Le triomphe d'Alexandre Kantorow à Bruxelles

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Avant que le Belgian National Orchestra ne prenne possession de la grande scène du Palais des Beaux-Arts vendredi dernier, Maris Gothoni (Responsable de la planification artistique), Mien Bogaert (dramaturge), Anthony Devriendt (corniste de l’orchestre et membre de la commission artistique) ainsi que le directeur musical Anthony Hermus (intervenant par vidéo depuis La Haye) avaient procédé au bénéfice de la presse et des amis de l’orchestre à une brève présentation de la prochaine saison qui s’annonce fort prometteuse, offrant une programmation intelligemment construite avec des chefs et solistes de qualité, le tout étant placé sous la devise -pas franchement joyeuse- « Hope and Despair ». 

Mais l’événement le plus saillant de la soirée, et qui avait fait venir le public en nombre, était bien la prestation extrêmement attendue du phénoménal Alexandre Kantorow qui se produisait pour la première fois avec la formation nationale, et de plus dans le rarissime -tant au disque qu’au concert- 2e Concerto pour piano et orchestre, Op. 44 de Tchaikovsky.

L’oeuvre a en effet de quoi intimider plus d’un pianiste par son extrême difficulté technique et sa longueur inhabituelle (autour de 50 minutes), alors que le mouvement lent est un étrange hybride comportant d’importants solos de violon et de violoncelle et prend de temps à autre la forme d’un triple concerto. 

Dès l’ouverture martiale de l'œuvre, il n’est pas permis de douter qu’Alexandre Kantorow en a la pleine mesure. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu’à 25 ans, le pianiste français est déjà de la trempe des plus grands. Son aisance dans les cascades de notes est stupéfiante, mais il impressionne encore plus par la splendeur de sa sonorité invariablement pleine et veloutée. On reste bouche bée devant des cadences colossales proprement en fusion. Il y a là une maîtrise du clavier léonine et une façon de pétrir le son ainsi qu’une sensibilité poétique sans mièvrerie qui rappellent beaucoup la manière à la fois impériale et délicate d’un Emil Gilels. Après un deuxième mouvement marqué par de très belles interventions du Konzertmeister Alexei Moshkov et du violoncelle solo Dmitry Silvian avec qui Kantorow -faisant preuve de beaucoup de délicatesse et d’une belle transparence dans les interventions- partage volontiers la vedette, l’Allegro con fuoco final voit l’orchestre et le soliste se laisser aller à une entraînante et virtuose danse russe aux rythmes bondissants. A peine le dernier accord retenti, la salle fait un triomphe au soliste mais aussi à l’orchestre qui livre une prestation de premier ordre sous la baguette claire et autoritaire de l’excellent chef invité, le Russo-Finlandais Dima Slobodeniouk. Celui-ci avait ouvert la soirée par une poétique rareté, le Poème-Conte de fées (Poema-skazka) de la grande Sofia Gubaidulina (1971), pièce généralement claire, douce, méditative, voire un peu planante, mais comportant aussi des épisodes animés. 

Mais c’était dans la magnifique Sixième Symphonie (1948) de Prokofiev que Slobodeniouk et l’orchestre allaient se montrer à leur meilleur. L'œuvre est en trois mouvements seulement, et débute par un Allegro moderato généralement serein et noble, mais comportant aussi des épisodes grinçants afin que la fin de mouvement n’atteigne à une vraie grandeur. Le Largo médian combine lyrisme et ironie avant de se terminer sur une joie un peu forcée. Après un début solaire et par moments ironique renouant avec l’esprit de la suite Lieutenant Kijé, le Vivace final s’achève avec une fin poignante. C’est là une des plus belles symphonies de l’auteur et elle fut magnifiquement défendue par un chef et un National totalement impliqués.

Patrice Lieberman

Bruxelles, Bozar, 28 avril 2023.

Crédits photographiques : Sasha Gusov

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